Le naufrage d'un bateau libyen, le 18 avril dernier, a constitué la catastrophe la plus meurtrière survenue lors d'une traversée de migrants vers l'Europe. Le flux continu de migrants qui arrivent tous les mois par bateau dans le sud de l'Europe et la mort de près de 1 750 migrants en Méditerranée depuis le début de l'année ont envoyé un fort signal d'alarme à plusieurs pays européens. Nombreux sont ceux qui plaident pour une action collective.

L'attention accordée par les médias internationaux à cette récente tragédie migratoire était principalement axée sur la réaction de l'Union européenne (UE) à la crise et sur la nécessité de réformer les politiques et l'action européennes en matière d'immigration. Les dirigeants de l'UE s'efforcent de trouver des solutions et ont organisé une réunion extraordinaire en Italie afin d'élaborer une réponse politique et opérationnelle immédiate face à la crise.

Mais comment les pays africains abordent-ils le problème? Et lorsqu'ils tentent d'agir, dans quelle mesure les débats sur les politiques africaines relatives aux problèmes de migration des jeunes sont-ils éclairés par des recherches et des données probantes?

Un intérêt accru pour les connaissances locales

Des données probantes issues de l'enquête auprès du milieu des politiques menée par l'Initiative Think tank en 2013 laissent penser qu'un changement s'opère dans le mode de pensée et le comportement des gouvernements africains en ce qui a trait à l'utilisation de données probantes dans le processus d'élaboration des politiques. Les résultats de l'enquête auprès du milieu des politiques de 2009-2010 indiquaient que les renseignements provenant d'organismes gouvernementaux étaient la principale source de données et que les recherches externes suscitaient peu d'intérêt. En revanche, les résultats de 2013 indiquent que le nombre de sujets de recherche qui intéressent les décideurs publics a augmenté. Les think tanks nationaux sont de plus en plus utilisés comme sources de données de recherche sur les enjeux économiques, fiscaux et monétaires et les mesures de réduction de la pauvreté. Ce changement a fourni l'occasion aux think tanks africains de renforcer leurs liens avec les décideurs publics, de faire connaître leurs services aux gouvernements et d'améliorer l'accès à leurs recherches.

Alimenter le débat sur les politiques migratoires

Pour tirer parti de cette occasion émergente et dans la foulée des récentes tragédies en Méditerranée, une conférence sur la migration s'est tenue en avril 2015 à Dakar, au Sénégal. Cet événement était organisé conjointement par l'Institute for the Study of Labour (IZA) et le Consortium pour la recherche économique et sociale (CRES) de Dakar. Les participants ont discuté de plusieurs des causes sous-jacentes de la migration et de la nécessité de mettre en place une politique panafricaine en réponse à la crise migratoire actuelle. La conférence sur la migration portait sur les causes profondes de la migration illégale et dangereuse de l'Afrique vers l'Europe, et sur les mesures qui pourraient éclairer les politiques migratoires. Le chômage des jeunes, le manque de possibilités de formation et de perfectionnement des compétences, ainsi que l'accès limité à des soins de santé et à une éducation de base ne sont que quelques-unes des difficultés auxquelles se heurtent de nombreuses personnes en Afrique. En raison du manque de débouchés socio-économiques, de nombreux jeunes Africains exercent leur liberté de mobilité et ont recours à la migration.

Lors de la conférence, les discussions ont révélé l'absolue nécessité pour les pays de l'Afrique de l'Ouest, d'où proviennent les migrants, de participer à l'intervention continentale en investissant dans la recherche visant à mieux comprendre ce qui motive les gens à prendre de tels risques. Il est également nécessaire d'étudier les politiques pouvant apporter des solutions aux problèmes migratoires, ainsi que d'examiner les possibilités qu'offrent les politiques de migration et de protection sociale bien gérées. Les think tanks africains peuvent appuyer ces efforts, puisqu'ils sont bien placés pour contribuer largement au débat sur les problèmes liés à la migration et pour influencer les politiques visant à réduire l'immigration illégale des jeunes Africains vers Europe.

Que peuvent faire les think tanks africains?

Les think tanks africains doivent s'imposer dans ce débat en fournissant des données de recherche aux gouvernements, aux législateurs, au secteur privé et aux organisations de la société civile. Voici des questions potentielles : Comment les gouvernements africains peuvent-ils encourager les jeunes Africains à chercher une vie meilleure dans leur pays? Que peuvent faire les communautés économiques régionales pour appuyer les efforts à l'échelle de chaque pays? Quelles politiques migratoires sont efficaces pour gérer le bien-être des personnes qui quittent l'Afrique, établir des politiques d'administration des migrants et assurer leur protection sociale? Les think tanks pourraient entreprendre des recherches dans d'autres domaines clés, afin d'examiner les tendances liées à l'envoi de fonds et à leur utilisation, ainsi que les façons dont ces envois peuvent contribuer à l'investissement économique et au développement dans les pays d'origine des migrants. Ils pourraient également chercher des façons pour les gouvernements africains d'inciter les migrants à revenir dans leur pays d'origine et de faciliter leur réintégration. Grâce aux analyses et aux données issues de ces recherches, les think tanks se trouveraient en position de force pour mobiliser les décideurs publics sur le rôle et l'importance des mouvements migratoires au sein des pays africains, de même que sur les possibilités et les risques relatifs à la migration des jeunes sans emploi.

Les gouvernements africains subissent la pression de la communauté internationale et de leurs propres citoyens en vue de mettre sur pied des politiques permettant de régler les problèmes systémiques qui sous-tendent la crise migratoire. Mais ils ne peuvent y arriver seuls. Les gouvernements africains sont de plus en plus réceptifs aux sources de connaissances qui fournissent des solutions concrètes en matière de politiques et des recommandations pratiques pour régler les problèmes migratoires. Les think tanks peuvent apporter leur aide en donnant la priorité aux questions de migration dans leur programme de recherche et en mobilisant activement les responsables gouvernementaux en vue de formuler et de concevoir des recherches qui répondent aux besoins. Par la mise en oeuvre en Afrique de politiques gouvernementales à l'échelle nationale et régionale, ainsi que la réforme des politiques européennes en matière d'immigration, les think tanks africains ont la possibilité de contribuer à la réduction du flux migratoire risqué et illégal des Africains vers l'Europe.