De nos jours, il va de soi que les programmes d’aide sont plus efficaces lorsqu’ils sont adaptés aux contextes locaux. Par ricochet, il s’ensuit que les résultats en matière de développement sont plus susceptibles d’être atteints et maintenus si les agents locaux ont le pouvoir de concevoir des solutions uniques pour régler les problèmes locaux. Telle était la raison invoquée pour créer l’Initiative Think tank (ITT) en 2008, et l’un de nos principaux objectifs était de recueillir et de partager des données probantes sur la manière dont cela se traduit en pratique. En tant qu’administrateur de programme qui a travaillé pendant presque une décennie avec des bénéficiaires de l’ITT, en Afrique de l’Est, j’aimerais partager certaines réflexions sur cette expérience.

[Note de l'éditeur: Le présent billet de blogue est le troisième d’une série sur l'accompagnement des agents de programmes qui sera publiée sous la direction de Shannon Sutton.]

Réflexion 1: Il est difficile de mesurer les répercussions

La détermination des contributions ou des répercussions des données de recherche dans le domaine de l’élaboration de politiques demeure un problème. En effet, il est rare que les acteurs politiques révèlent si un processus de prise de décisions en matière de politiques a été éclairé ou influencé par des résultats de recherche ou des recommandations. Le processus d’établissement des liens entre la recherche et les politiques n’est pas linéaire. Cela étant dit, comme je l’expliquerai ci-dessous, il existe des cas qui démontrent clairement le rôle que les données probantes jouent dans l’élaboration des politiques. Généralement, il est plus logique d’examiner comment les organisations de recherche sur les politiques se positionnent en termes d’influence, plutôt que de parler de la façon dont les projets ou les résultats de recherche individuels orientent les politiques. Un rapport sur l’évaluation externe de l’ITT suggère que le positionnement pour l’influence d’une organisation dépend de son niveau d’indépendance, lequel peut être affecté par les types et les sources de financement, l’engagement interne à l’égard de l’indépendance, et le contexte politique dans lequel elle mène ses activités. Ce point ressort également du programme Renforcement de la capacité à utiliser les données probantes issues de la recherche, qui est financé par le DFID.

Réflexion 2 Le contexte local façonne les stratégies d’influence

Les stratégies de gestion des relations adaptées au contexte sont essentielles pour faire progresser l’intégration stratégique des travaux de recherche. Ainsi, les think tanks de la région ont adopté des stratégies différentes pour s’adapter aux circonstances de leur contexte national. Certains think tanks utilisent des approches de haut niveau avec les responsables des politiques; ils les mobilisent, de façon polie mais objective, avant de diffuser publiquement les résultats de recherche de nature délicate. Dans certains cas, les responsables de politiques reconnaissent eux-mêmes le rôle utile que jouent les think tanks, et ils font la promotion, auprès de leurs collègues, de l’importance de respecter l’indépendance et l’objectivité des think tanks. Dans ces contextes, les chercheurs ont dû être sensibles, en peaufinant continuellement leur engagement ainsi que leurs stratégies de communication, et en renouvelant leurs réseaux dans un contexte de changements de personnel et de stratégies sur la scène politique. Dans d’autres cas, où le contexte le permettait, les think tanks ont participé à des processus plus vastes mettant en scène des acteurs de la société civile et les médias. Toutes ces approches sont conformes aux pratiques efficaces que l’on a observées ailleurs, et la souplesse du soutien de l’ITT a aidé à accroître les capacités d’autonomie et de communication dont les bénéficiaires ont besoin pour avoir un impact, comme le démontrent les histoires suivantes qui proviennent de la région.

Réflexion 3: Le financement de base a fait toute la différence

Au lieu de préciser la valeur du financement de base, je vais vous raconter deux histoires liées aux think tanks avec lesquels j’ai travaillé afin d’illustrer l’incidence d’un soutien non ciblé. Il s’agit uniquement de quelques histoires provenant de la région qui démontrent la façon dont les think tanks ont contribué, et continuent de contribuer, à relever les défis du développement dans leur pays. Une source de financement souple, prévisible et à long terme a aidé les think tanks à accroître leur autonomie ainsi que leur indépendance, et à attirer un financement pour des projets précis; ces deux contributions utiles leur ont permis de faire progresser leur mission organisationnelle.

Éthiopie

En utilisant la subvention de l’ITT, l’Ethiopian Economic Association (EEA) a mis sur pied une section de la formation, tant à l’échelon fédéral qu’à l’échelon des États, afin de former les responsables des politiques sur les principaux enjeux liés au développement. Cela a permis à l’EEA d’offrir des formations analytiques qui aident à améliorer le travail des analystes et des praticiens des politiques. Ces formations, associées aux investissements de l’EEA visant à faciliter les visites sur le terrain, ont contribué au rayonnement et à la crédibilité de l’EEA, ainsi qu’à sa réputation de travailler à l’échelle infranationale. Par ailleurs, le travail de l’EEA dans le domaine de l’évaluation des recettes potentielles de différentes modalités fiscales à l’échelle régionale, en Éthiopie, a suscité beaucoup d’attention. Les évaluations ont été grandement appréciées et les gouvernements régionaux concernés ont partagé les résultats dans le cadre de forums fédéraux, afin d’éclairer les débats sur la formule nationale de répartition des recettes du pays. De plus, l’EEA a fourni aux fonctionnaires des gouvernements régionaux une formation sur l’établissement des données de référence concernant les comptes de revenu, afin de surveiller les progrès réalisés dans le cadre du Plan de croissance et de transformation éthiopien. Cela a permis d’accroître l’appréciation des données probantes issues de la recherche à l’échelle infranationale. Maintenant, les gouvernements régionaux mobilisent les universités régionales pour fournir une formation et un soutien fondé sur des données probantes à leurs processus de développement. En s’appuyant sur la reconnaissance et la crédibilité de l’engagement de l’EEA à l’échelle régionale, les conseils des gouvernements régionaux ont demandé à l’EEA de jouer des rôles de supervision et de conseiller en ce qui a trait au soutien susmentionné apporté par les universités régionales aux gouvernements locaux. Le financement souple de l’ITT a permis à l’EEA de répondre aux besoins et de tirer parti des occasions qui se sont présentés et, au bout du compte, de promouvoir son travail en vue d’avoir un impact plus important.

Tanzanie

L’Economic and Social Research Foundation (ESRF) a utilisé sa subvention de l’ITT pour restaurer sa capacité organisationnelle, laquelle avait diminué en raison des contraintes de financement qui prévalaient avant le début de l’ITT. En fait, l’ESRF avait perdu sept chercheurs à la suite des compressions budgétaires de son donateur fondateur, ce qui a entraîné une diminution importante de la qualité et de la quantité des extrants de recherche. La subvention de l’ITT a donc permis à l’ESRF de faire des investissements qui ont facilité les recherches sur le terrain ainsi que la collecte et l’analyse de données. De plus, elle a permis à l’ESRF d’investir dans son personnel en attirant plus de chercheurs expérimentés et en offrant aux chercheurs débutants des occasions d’entreprendre une formation doctorale. L’ESRF a utilisé le soutien offert par l’ITT pour organiser des ateliers de formation interne et permettre à des membres du personnel de participer à des séminaires et à des ateliers. Le rétablissement de cette capacité a permis à l’ESRF de produire davantage de recherches de meilleure qualité, et de rétablir rapidement sa réputation dans le processus de développement en Tanzanie. Ainsi, l’ESRF est maintenant largement reconnue et intégrée dans le processus de développement en Tanzanie. Par exemple, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a choisi l’ESRF pour produire annuellement le Rapport sur le développement humain en Tanzanie. Le choix de l’ESRF pour produire le rapport était également fondé sur le fait que l’organisation avait déjà joué un rôle important dans l’élaboration de la stratégie Vision 2025 du pays, qui est une perspective de développement à long terme. Par ailleurs, le directeur exécutif de l’ESRF était un membre de la délégation du gouvernement tanzanien au sommet des Nations Unies qui a appuyé le programme-cadre de développement pour l’après-2015; il fait maintenant partie de plusieurs groupes de travail sur les politiques. Globalement, le soutien de l’ITT a grandement amélioré la stabilité de l’ESRF, ce qui a permis le maintien en poste du personnel, l’augmentation du financement pour des projets précis, ainsi que l’établissement de plusieurs liens entre la recherche et les politiques.

Et maintenant?

Avec la fin de l’ITT en 2019, certains bailleurs de fonds ont constaté à quel point le soutien offert aux think tanks est efficace lorsqu’il comprend un financement de base souple et lorsqu’il couvre la totalité des coûts liés à l’obtention des résultats qu’il vise. Nous encourageons également les autres à examiner nos données probantes. Plus les bailleurs de fonds intégreront ces approches dans leur financement, plus nous pourrons constater des répercussions durables en matière de développement sur le terrain en Afrique de l’Est et dans d’autres parties des pays du Sud. Par ailleurs, les bailleurs de fonds appuient la recherche sur les politiques et s’attendent à ce que cette dernière guide les changements. Puisque les processus d’élaboration des politiques sont complexes et que les liens entre la recherche et les politiques ne sont pas linéaires, tout changement nécessite un engagement soutenu de la part des acteurs locaux de la recherche. Par conséquent, un financement responsable, souple et adaptatif peut aider à effectuer le changement visé par les bailleurs de fonds, et ce, en renforçant les capacités des acteurs clés - comme les think tanks - qui contribuent à susciter ce changement.